Douze jours dans la poudrière Athénienne

Cet été, durant douze jours, je suis allé rendre visite à nos camarades grecs à Exarcheia. Le Notara, squat historique de migrants-es dans lequel j’étais logé pour y faire les « Security Shift » mais aussi, pour donner un coup de main et montrer ma solidarité est menacé d’expulsion depuis l’élection du nouveau gouvernement de Kyriákos Mitsotákis, issu du Parti Nouvelle Démocratie qui n’hésite pas à reprendre la rhétorique néo-fasciste d’Aube Dorée. Depuis le 7 juillet, jour de l’élection du nouveau gouvernement, et même un peu avant, un appel à soutien international avait été lancé par notre camarade Yannis Youlountas, réalisateur Franco-Grec (Ne vivons plus comme des esclaves, Je lutte donc je suis, L’amour et la révolution et prochainement, Nous n’avons pas peur des ruines). Billet d’avion réservé, j’ai donc décidé d’aller transformer les lignes de soutien sur les réseaux sociaux en actes.

Une préparation minutieuse et une tension palpable.

Le 14 août, je m’envole donc vers Athènes. Arrivé à l’aéroport, je ne sais pas vraiment ce qui m’attend dans le quartier rebelle d’Exarcheia, situé au cœur d’Athènes. Avec mon gros sac de voyage et mon billet, je ne pensais pas passer inaperçu auprès des autorités du pays ou est née la démocratie. J’avais déjà fait le convoi solidaire en février et toutes les personnes qui font ce convoi son surveillées de près par les autorités. Cependant, j’arrive sans encombre à Athènes. Depuis l’aéroport, 35 à 40 minutes de bus m’attendent avant d’arriver à Athènes même. Depuis Syntagma Square, prendre un taxi semblait être un parcours du combattant. Le stress est palpable et la masse touristique impressionnante en cette période estivale. Après 10 minutes en taxi et quelques euros déboursés (le prix du taxi est très abordable à Athènes), me voici au coeur de la Place Exarcheia, place centrale du quartier ou se mêlent anarchistes, mafieux, anarcho-touristes, dealers et personnes qui habitent le quartier. Tout d’abord, je remarque que Airbnb a réussi à s’implanter dans ce quartier. Une déception de taille lorsque l’on sait que pendant longtemps, les flics ne rentraient plus, les services de l’État étaient remplacés par des services autogérés, ou les banques et les centre commerciaux étaient inexistants. Le maire de la ville, Kóstas Bakoyánnis, s’y rend de plus en plus souvent afin de faire la promotion du renouveau du quartier. Le maire d’Athènes n’est en réalité, rien d’autre que le neveu du Premier Ministre. Le renouveau imposé par les autorités passe malheureusement par la spéculation immobilière et un projet de métro qui passerait, comme par hasard, en plein milieu de la place Exarcheia. Cela me fait penser à la Plaine à Marseille et à d’autres places populaires menacées par un capitalisme ravageur dont la gentrification est un outil.

L’attente interminable d’une expulsion.

Après m’être installé dans la chambre sécurité du Notara, je discute pas mal avec les migrants-es présents-es sur place. Ici, tout le monde participe aux tâches ménagères et ce, malgré la tension de plus en plus intenable dans le quartier. Un tableau réparti les tâches et tout le monde doit s’y mettre. Les flics rentrent de plus en plus pour y produire des rafles et visent absolument tout le monde. Touristes comme anarchistes et migrants-es. Dans le squat solidaire Notara 26 de son nom complet logent surtout des personnes qui n’ont aucune autre possibilité. Certaines de ces personnes ont parfois passés plusieurs mois dans la rue à Athènes avant de se présenter aux portes du Notara qu’une place se libère. Comme dans beaucoup de squats à Exarcheia, les places sont limitées et la demande est immense… Beaucoup se voient refusé l’accès à une chambre. D’autres sont passées par beaucoup de pays différents avant d’arriver en Grèce. Il faut rappeler que le Notara est un ancien bâtiment du ministère du travail. C’était donc un immeuble de bureaux et ceux-ci sont remplacés par des chambres. Une plaque de cuisson rudimentaire est à chaque étage afin de permettre aux migrants-es de se faire à manger et de tenter d’êtres autonomes dans un pays où ceux-ci sont pourchassés et enfermés sur les îles. L’un d’eux me racontera « Les flics en noirs, ils sont très méchants. Faut faire gaffe ». Ces flics en noirs, c’est OPKE. L’anti terrorisme Grec. Une unité spéciale envoyée dans le quartier car les patrouilles de police n’osaient plus y mettre les pieds. La résistance ici est impressionnante, l’organisation des anarchistes quasi militariste et la rage se lit souvent dans l’essence des Cocktail Molotov. Un véritable climat de guerre civile rôde sur le quartier en ce mois d’août.

Arrestations arbitraires de solidaires et coups de pressions.

Beaucoup d’internationalistes sont sur place. Des personnes venues de France, de Belgique, du Canada, du Brésil, d’Allemagne et de bien d’autres pays sont là et surveillent les mouvements des flics mais également, participent à la vie du quartier. Celui-ci n’est pas, rappelons-le, totalement anarchiste. Beaucoup de gens qui y vivent ne sont en rien politisés, ou parfois très peu. Le 16 août avait lieu une rencontre avec Pia Klemp. J’ai failli ne jamais pouvoir y assister. Je me promène en rue avec un camarade venu de France lorsqu’un scooter s’arrête à notre hauteur. Nous ne comprenons pas tout de suite. Le Grec n’est pas une langue que nous maîtrisons. Nous leur demandons de parler anglais. Ceux-ci nous expliquent qu’ils sont de la Police. C’est en réalité les services secrets grecs. Ces deux « RG » nous ont suivi durant on ne sait combien de temps. Ils nous demandent ce que nous faisons là, avec une bombe de peinture en main. Nous avions l’idée de laisser un souvenir sur les murs d’Exarcheia. Le quartier est connu pour être un repère d’artistes de rue en tous genres mais également pour ses messages revendicatifs sur les murs. Nous expliquons que nous sommes des touristes, que nous sommes hébergés aux abords du quartier par une amie. Nous inventons une histoire de toutes pièces. C’est dingue, mais je pense que ces deux types nous ont cru durant un moment. Ils ont ensuite téléphoné à « des amis à eux ». C’était en réalité l’antiterrorisme. Ceux-ci arrivent en 4×4 blindé. Trois types sortent de la voiture et des menottes sont de suite sorties. L’un d’eux possède un fusil de guerre. On nous avait dit que c’était simplement pour vérifier notre identité. On est en réalité cramés, repérés, on veut nous terroriser. La guerre psychologique a bel et bien débuté. Dans la voiture qui nous emmène je ne sais où et ce, à une vitesse folle, les flics de l’antiterrorisme au gabarit impressionnant nous font la morale. L’un d’eux à une manière bien à lui de montrer son agacement et le fait que l’on doit rester sage. Il tient fermement la cuisse de mon camarade et le regarde fixement dans les yeux avec un regard qui ressemble à celui d’un fasciste en manque de bagarre. L’autre, avec un bouton de fièvre sur la lèvre s’excite sur moi avant que l’on ne démarre. Avant d’être emmené, je panique, je veux sortir de la voiture. Sauf que les flics avaient prévus le coup et nous ont menottés l’un à l’autre, mon camarade et moi. Je me rends très vite compte qu’une fuite en courant est absolument impossible. Le flic me met un coup de poing au visage et un coup de pied afin de me faire comprendre que je ne m’échapperai pas. L’autre, le conducteur nous raconte des bobards auxquels je crois. Celui-ci nous annonce que nous allons être conduits au tribunal, que nous allons prendre un an ou deux de prison et que nous pouvons oublier notre départ prévu dans les semaines qui suivirent. Il faut dire que j’avais prévu de rester plusieurs mois sur place. Mais cette arrestation arbitraire change mes plans. La pression est bien trop intense, l’envie de rentrer prend le dessus. Finalement, nous passerons une heure en cellule au commissariat d’Exarcheia, Avant cela, un fichage en règle est fait. L’ambassade de Belgique est prévenue de ma présence en Grèce. Une histoire que je ne suis pas près d’oublier et dont je suis conscient qu’elle aurait bien été plus difficile à vivre si ma couleur de peau n’avait pas été blanche. En Grèce, Aube Dorée adore la Police et inversement. Je suis conscient de la chance que nous avons eu de n’être restés qu’une heure en cellule. Certains camarades internationalistes ont été tabassés par la Police là-bas juste avant mon arrivée.

Rouvikonas, des anarchistes fortement surveillés.

Le lendemain au K-Vox, Pia Klemp, capitaine du Sea Watch, militante antifasciste allemande fait sa présentation qu’elle avait fait la veille au Notara. Le K-Vox est le bar squatté de Rouvikonas, groupe anarchiste Grec qui fait trembler le pouvoir depuis 2013. La veille, sous la pression des événements et dû au nombre de personnes présentes, je n’ai pas pu être présent. J’ai désormais l’habitude d’aller boire un verre dans ce bar et d’aller saluer les camarades de Rouvikonas. Ces derniers font des actions en lien avec les problèmes sociaux du pays mais ont également un ancrage local très fort à Exarcheia et Athènes. Si une personne voit son électricité coupée du jour au lendemain, des membres du groupe n’hésitent pas à aller voir le patron de la compagnie pour lui faire comprendre leur position. Simple, efficace. Au bar, des membres du groupe travaillent bénévolement en soirée afin de servir les personnes qui fréquentent le bar. La musique résonne et souvent, les anarchistes de passage peuvent décider aux-mêmes de la playlist. Dans le groupe Rouvikonas, il y a aussi bien des ouvriers et ouvrières, des personnes encore aux études, des personnes sans emploi et bien d’autres profils encore. Ce groupe multiplie les actions depuis 2013 et l’une des plus impressionnantes, c’est à dire, l’attaque du parlement Grec à la peinture et au fumigène lui vaut d’être poursuivi pour terrorisme. IL y a trois niveau de délit en Grèce. Le groupe était toujours, jusqu’à cet événement, resté au niveau deux. C’est à dire, un niveau ou les amendes tombent, mais ou la prison est évitable. Dans le pays de Platon, il est possible d’éviter la prison s’il on paie des sommes d’argent, souvent importantes. 30.000 euros ont par exemple été demandé à Giorgos, présumé leader du groupe selon les mots de la justice Grecque afin qu’il évite la prison. Pari improbable mais pas impossible, car, un mois plus tard, la somme était réunie et Giorgos n’était plus menacé de la prison. Nous avons, après la présentation, dansé jusqu’au bout de la nuit avec les camarades de Rouvikonas, comme un pied de nez à l’état Grec et aux flics, présents en nombre non loin du quartier.

Se préparer à l’expulsion : les répétitions débutent.

Une rumeur tenace circule à Exarcheia et au Notara. La Police aurait prévu l’expulsion de tous les squats au plus tard pour le 10 septembre. Il y avait déjà pas mal de réunions de crise, mais celle-ci est d’une importance capitale. Que faisons-nous ? Comment nous devons organiser la résistance face à une expulsion imminente. Nous organisons finalement une simulation grandeur nature de l’expulsion. Barricades, alerte générale, tout y passe. Durant ces douze jours, je dors avec du matériel de résistance à mes pieds. Une guerre civile qui ne dit pas son nom. Nous sommes le 22 août et j’ai officiellement repris mon billet d’avion pour le 26. Il faut savoir que mon billet pour me rendre à Exarcheia était un aller-simple. La pression et la répression ont été un coup fatal dans mon moral, malgré l’envie immense de continuer à résister avec mes camarades, l’envie de rentrer retrouver mes camarades de Liège était bien trop forte. J’espère, peut-être égoïstement, sûrement par instinct de survie, que les flics ne viendront pas avant mon départ. Le soir du 25 août, j’ai déjà la tête ailleurs, dans l’avion, dans les nuages, à Liège, pensant à tout ce que j’ai à faire. Cette expérience aura été unique, dramatique, révolutionnaire mais bien trop courte. Je ne participe pas à la team sécurité pour mon dernier soir et décide d’aller me coucher tôt. Des images me passent dans la tête, comme lors de mon arrestation. Et si cela se reproduit, et si je ne pouvais pas reprendre mon avion ?

Un dernier coup de pression avant le départ.

Il est exactement 4h57 du matin. Je me réveille difficilement et je ne comprends pas ce qu’il se passe. Un migrant tambourine violemment à ma porte. Je comprends de suite que c’est une alerte. Que celle-ci est bien réelle, que ce n’est plus une répétition. Les flics sont entrés dans le quartier. Des rumeurs circulent. Ils seraient sur le point d’arriver, d’arrêter tout le monde. Beaucoup de panique, de confusion, des images dans la tête et des questions. Vais-je revoir mes camarades… Que vont devenir toutes ces personnes avec qui j’ai tissé des liens très fort ? Minute par minute, je reçois des messages sur le groupe Signal afin de savoir la position des flics. Ils défoncent les portes du Spirou Trikoupi, un autre squat historique de migrants-es à Exarcheia qui se situe à deux rues du Notara. Ils entrent. L’anti terrorisme est partout dans le quartier, mais également les MAT (CRS), les services secrets… Des drones de fabrication Française rôdent et surveillent les opérations. Un hélicoptère survole le quartier… La guerre civile a commencé. Au final, il n’y aura pas d’expulsion du Notara 26 mais plus de 200 personnes seront arrêtées durant cette journée dramatique pour le quartier et les droits humains. Je m’en irai bien plus tôt que prévu dans la journée. Je fuis, tel un anarchiste déguisé en touriste vers l’aéroport où l’attente et l’angoisse d’être arrêté là-bas seront le programme de la journée. Le bus démarre pour l’aéroport. Je suis sain et sauf, j’envoie des messages aux camarades à Liège. Mais ce n’est pas le cas des centaines de migrants-es arrêtés, hommes, femmes et enfants, envoyés dans les camps. La démocratie suinte le fascisme. Exarcheia et moi, ce n’est pas terminé. Tout recommencera. Car au final, cela fait des dizaines d’années que ce quartier existe, résiste et persiste…

Pour en savoir plus sur la situation grecque, une analyse du fascisme par le prisme de la dette (Eva membre du CADTM) : https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=GgSTBecUGIo&feature=emb_logo

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s