Cantines et autonomie : notes d’après le festival des cantines autogérées à La Parole Errante.

Le festival des cantines autogérées s’est tenu en septembre à la Parole Errante dans Montreuil. Lieu investi par le collectif « la Parole errante demain », un Centre social autogéré, une cantine autogérée « Graine pop des luttes » et un café-librairie. Ce fût l’occasion d’une semaine de rencontres entre cantines, d’ateliers, de conférences, de discussions, de concerts et de spectacles. Ces notes sont issues des quelques derniers jours du festival ; elles s’étendent à propos de dynamiques et de réflexions qui se côtoyaient dans le festival et qui semblent refléter, par ailleurs, la réalité que je rencontrai à la Parole. Ce qui fût remarquable et si digne d’intérêt, c’était l’impression de voir exister concrètement le cheminement de pensée qui interroge sans cesse la question de l’autonomie et des luttes des quartiers populaires, ainsi qu’un impact social et politique visible. Toutes les discussions et conférences articulées autour de ces questions étaient d’autant plus pertinentes et réjouissantes que l’on pouvait sentir sincèrement que ce lieu avait réussi au moins quelque peu à s’ancrer dans un quartier, et que la cantine autogérée avait pris un sens vivant. Cette situation rendait les questions plus attrayantes – elles franchissaient l’épreuve du réel – ; elles remplissaient leur sens.

La question de l’autonomie était au centre des discussions et des conférences. Car les cantines autogérées sont un moyen collectif pour subvenir à un besoin fondamental, mais plus encore un moyen pour faire rencontrer des personnes, tisser du lien et mettre en forme du réseau d’auto-organisation. C’est intimement lié à la question de l’autonomie des luttes – lorsqu’il ne s’agit plus de déléguer des revendications, mais de déterminer à neuf les façons de gérer le quotidien par soi-même.

Les cantinières de la Commune de Paris en 1871 s’étaient organisées depuis l’intérieur afin d’approvisionner les barricades et de garantir à tout le monde de la nourriture. On les compta parmi les premières cibles de la répression. Les cantines étaient le résultat d’une auto-organisation populaire remarquable, et elles étaient au centre logistique de l’organisation de la Commune, pour la simple et bonne raison qu’il fallait nourrir tout le monde. Une occupation autonome ne pourrait subsister sans approvisionnement continu. On entendait récemment parler de la commune de Quito, de plus d’une semaine de siège. Le gouvernement équatorien annonce le recul de ses mesures, mais les individus descendus dans la rue ne semblent pas résolus à renoncer à leur moment de renversement, ni à se résoudre à la négociation. Quelque chose de plus fondamental est en jeu. Et durant le siège, l’autonomie s’organise ; des cantines se mettent en place au même moment que des assemblées populaires se construisent. Ceux et celles qui ont participé à cette longue semaine de révolte n’ont pas gagné uniquement le recul du gouvernement, mais aussi l’expérience inestimable de l’insurrection et de l’auto-organisation.

Paris, 1871

Au fond, on voit dans la cantine autogérée se former les traits structurants d’une architecture non hiérarchique et solidaire – et donc, révolutionnaire –, dans un moment fort auquel elle participe activement et dont elle serait, dans l’idéal, isomorphique. Un espace qui prend les gestes de l’autogestion et des rapports humains décolonisés de la marchandise. On la voit occuper une place nécessaire et déterminante dans un moment d’autonomie politique qui se fonde contre la domination ; elle est un espace non hiérarchique où se côtoient et se socialisent des individus, en tant qu’outil collectif mis en place afin d’assurer de la nourriture et de servir à leur émancipation. Elle revêt donc déjà dans le quotidien les formes libérées et égalitaires semblables à celles que l’on voit se dessiner volontairement lors des soulèvements révolutionnaires.

Tantôt la cantine apparaît plutôt comme un outil directement au service de l’autonomie – ou de la révolution –, tantôt il semble qu’elle soit plutôt née de la contrainte, chez un groupe ou une population qui dût s’organiser au sein de la société de façon plus autonome afin de subvenir à ses besoins, et qu’elle fût ensuite motrice d’émancipation en conséquence. Sans doute, la situation est-elle parfois composée des intentions diverses. Et la réflexion semble devoir être conduite avec plus d’assiduité encore dans le cas qui est le mien, en tant que militant non issu d’un quartier populaire, afin de déterminer les lignes de pertinence d’actions sociales et politiques telle qu’une cantine autogérée et populaire. Ces questions recoupent celles que j’introduisais dans l’introduction, et restent prégnantes dans le cours des prochains paragraphes – tout comme elles étaient sensibles à la Parole. Quelles sont les raisons propres qui fondent les nécessités d’une cantine ? Et comment se situer dans cette pratique, du point de vue militant, par rapport aux luttes dans les quartiers populaires ?

La nourriture est un besoin fondamental concernant certes tout le monde, mais dont l’accès et la qualité sont distribués de façons inégales. Les conférences ont posées assez systématiquement le lien entre l’autonomie et la lutte dans les quartiers populaires. Et précisément, le fait d’une inégale répartition dans l’accès à une nourriture saine – de la présence dominante de malbouffe dans les quartiers populaires – est directement lié un processus d’isolement, d’exploitation et de discrimination à l’égard d’une population pauvre et souvent issue de l’immigration. La cantine autogérée est une potentielle réponse politique et collective face à une situation formée par une double exploitation liée à l’origine et à la classe. Said Bouamama rappelle comment l’autonomie dans les quartiers populaires a été en réalité une contrainte issue de l’immigration post coloniale. Ces personnes, figées dans un statut d’étrangéité, furent écartées de toute représentation politique, spatialement mises à l’écart des centres politico-économiques et pourvues de conditions d’accès difficiles aux moyens de survie. Elles et ils durent s’unir pour vivre dans des conditions de traitement qui leur étaient défavorables. Ayant été relégués continuellement au second plan dans les programmes politiques et syndicaux, il leur fût d’autant plus nécessaire d’ordonner leur propre agenda. Une lutte qui représente pleinement la situation vécue par une population, discriminée à la fois par sa classe et par son origine.

Donato Tagliapietra donna une conférence sur l’autonomie ouvrière vicentine des années 1970, où l’on y vît quelque peu similairement les besoins de faire de la politique autrement. Lorsqu’il ne s’agissait plus de se faire représenter ou de revendiquer, mais de concrétiser matériellement des nouvelles façons de vivre, sans médiation. Il fallait casser chaque moment de commandement et s’octroyer la légitimité de prendre ce dont on avait besoin. Cela formait une somme de pratiques conflictuelles avec le monde de la marchandise qui constituait, au quotidien, la positivité d’une attitude d’auto-valorisation prolétarienne. La généralisation de ces comportements de résistance prenait l’allure d’une affirmation de masse, qui passait par la réappropriation de besoins et de moments concrets. Sur une brochure d’octobre 2015 concernant des rencontres organisées à la Parole au sujet des cantines (donnant naissance plus tard à la cantine autogérée « Graine pop des luttes »), la feuille s’ouvre sur un extrait de la Horde d’or : « [Les centres sociaux occupés sont] une tentative de donner une expression autonome et un contenu positif à l’augmentation du temps de non-travail […] pour avoir des effets politiques et détruire ce qui mérite de l’être, l’intellectualité de masse ne peut se borner à une série de refus. En partant de ce qu’elle est, elle doit matérialiser, en positif et sur un mode expérimental et constructif, ce que les hommes et les femmes pourraient faire hors du rapport de capital.» On peut imaginer et sentir immédiatement le pouvoir expressif d’une cantine à faire valoir et à socialiser des pratiques de vies collectives en rupture avec le monde marchand ; à sa façon de composer du commun, et de vitaliser des pratiques concrètes autour d’un besoin commun, qui se trouve rapidement dépassé par les potentialités de savoir-vivre qu’il agrège autour de lui. Lors se trace collectivement les moyens de subvenir à nos besoins, de les tenir hors du champ du capital.

Centre social a Milan, 1976

En tant que militants ou militantes, nous pourrions penser et concevoir la cantine autogérée comme la possibilité de construire un espace solidaire qui rassemble, partage, et se structure en dehors des rapports marchands à partir d’un besoin très concret. Ce rapport d’ancrage de l’action militante dans les milieux sociaux défavorisés se pose inévitablement dans l’idée de création d’une cantine. C’est, en somme, la question qui nous occupe depuis l’introduction. Et à la Parole, au fil des discussions et rencontres, cette question du lien entre le monde militant et les quartiers populaire se faisait ressentir – en même temps qu’elle m’occupe à titre personnel –, et l’on pouvait remarquer son importance. Une cantine mobilise une somme de pratiques et d’interactions propres à une façon de vouloir vivre nos rapports sociaux, et elle doit pour cela parvenir à accueillir l’autre tel qu’elle ou il est, avec ses contradictions, ses déterminations sociales etc. Il faut donc entretenir une pratique réaliste, c’est-à-dire ancrée dans la réalité de l’autre – de son public. Said Bouamama nous met en garde du danger de coupure constant entre le militantisme et le quotidien des quartiers ; entre des discours de plus en plus révolutionnaires mais de moins en moins audibles pour les quartiers… Parce que nécessairement, devrait s’accompagner une activité « sociale » à la pratique militante. Donc cette question, très précieuse, du lien entre l’action militante et la réalité des quartiers, était régulièrement mise en lumière durant le festival, poussant naturellement à repenser nos pratiques afin de tendre, toujours, vers une meilleure complicité et une meilleure efficacité des luttes dans les quartiers populaires.

 En fait, la cantine est un espace de convergence des volontés, où se rencontre du concret ; où se fabrique du commun et du local ; où à partir de réalités concrètes se tissent des façons de vivre originales ; où l’on fait de l’anticapitalisme avec un peu d’espace et d’ingrédients. C’est un point de convergence, de soudure et de départ vers l’autonomie, où l’on apprend à gérer collectivement une façon de répondre à nos besoins.

La fin de semaine du festival était consacrée pour une bonne part au jeune réseau de l’Internationale de la Boulangerie Mobile (IBM). Ce réseau est né par la volonté de mettre en lien des boulangers et des boulangères ayant une pratique plus ou moins mobile de la boulange, de lui donner une consistance politique, et de l’inscrire dans une pratique militante. La création d’un réseau facilite la réactivité et l’organisation lors de besoins momentanés de grandes quantités de pain : grèves, occupations, camps militants, festivals,… En plus de nourrir les luttes, c’est une manière de se réapproprier une pratique et un savoir détenu par le monde traditionnel, et soumis aux normes industrielles. Les rencontres étaient l’occasion d’échanger sur les pratiques et de partager des réflexions autour de la boulange. C’est une façon de se renforcer mutuellement dans une pratique contrainte pas les exigences du monde traditionnel et marchand (problèmes de statut, de financement, d’accessibilité au savoir paysan etc…), et de former les conditions de possibilité d’une pratique alternative et politique de la boulange.

Grève des fougères, chargement de pain destiné à la Bourse du Travail

En somme, ces quelques jours au festival des cantines autogérées furent riches en réalité ; ils étaient matière à me rappeler ce pourquoi je milite, et à faire parvenir les questions du lien – comme moteur, écho ou rencontre – entre mon activité et quelques bouts de réel qui venaient d’ailleurs. Car on a fait vite de contenir ses façons de voir et d’agir dans quelques formes élaborées et éloignées parfois du monde ; entretenues au quotidien dans un langage propre qui n’est bientôt plus que le sien. Je ne voudrais pas renoncer au langage qui, dans certaines situations, donne si bien voix à mes actions ; mais savoir aussi lire et écouter plus loin – ailleurs –, là où les situations ne m’appartiennent pas. Il faut savoir entendre les souffles et les contestations dans les fragments les plus sensibles et premiers : chaque cris de révolte a d’abord pris les mots de quelque chose de concret. Bref ce fût quelques jours où l’on senti les volontés de faire rencontrer des mondes et d’unir les forces ; où le vif chemin des rencontres tournait au même principe d’enrichissement : inventer collectivement et dès maintenant notre avenir.

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